CDE. Les modalités de financement des systèmes éducatifs : enjeux et perspectives

Le financement de l’éducation est un défi mondial majeur en 2025, marqué par des coupes budgétaires et une réduction des financements internationaux. Dans le cadre du cycle « Champions de l’Éducation » 2025, plusieurs experts analyseront les tendances actuelles et les solutions pour un financement adéquat de l’éducation.

La première session dédiée aux modalités de financement de systèmes éducatifs a rassemblée plus de 90 représentant.e.s issu.e.s de divers horizons et géographies. Elle été introduite par Martin Péricard, conseiller stratégique à l’Agence Française de Développement (AFD), qui a mis en avant la particularité des « Champions de l’Éducation » : une initiative portée par un partenariat élargi, comprenant des organisations de la société civile (OSC), des institutions publiques, et des acteurs internationaux.

Il a rappelé les pressions actuelles qui pèsent sur le secteur éducatif dans le monde : une tendance globale au désengagement financier, illustrée par les coupes budgétaires drastiques de 2,1 milliards d’euros pour l’aide au développement (APD) de la France en 2025, le gel des financements USAID, le Royaume-Uni et d’autres pays européens qui renoncent à l’objectif de 0,7 % du PIB consacré à l’APD.

Face à ces défis, Martin Péricard a insisté sur l’importance de mutualiser les financements et d’explorer de nouvelles pistes autour d'un objectif partagé : faire avancer l’éducation partout dans le monde. Il a également salué le travail de plaidoyer de la Coalition Education et l’espace des Champions de l’éducation. 

Un contexte préoccupant : baisse des financements et engagements non tenus

Lors de son intervention, Vanessa Martin, (Action Éducation) membre de la Coalition Éducation, a présenté l’Observatoire du financement de la France alloués à l’éducation dans les pays partenaires (2025) de la Coalition Éducation. Cet outil, publié annuellement depuis dix ans, analyse la répartition des financements éducatifs de solidarité internationale de la France et sa redevabilité en matière de coopération éducative.

Selon les chiffres les plus récents, l’éducation de base ne représente que 2,2 % du budget bilatéral global de la solidarité internationale de la France. De plus, 42 % des financements bilatéraux incluent des dépenses contestables telles que des bourses d’études ou des subventions aux établissements français à l’étranger, réduisant ainsi l’impact direct sur les systèmes éducatifs des pays partenaires.

L’intervention de Vanessa Martin a également mis en lumière le retard pris dans le versement des engagements de la France, notamment pour le Partenariat Mondial pour l’Éducation et le fonds Education Cannot Wait, mettant ainsi en péril le soutien aux systèmes éducatifs des pays les plus pauvres.

Face à ces défis, la Coalition Éducation a également co-publié avec l’UNICEF France un document de plaidoyer intitulé « Menaces sur les financements éducation : les 17 ODD en danger », soulignant l’urgence de préserver et d’augmenter les financements éducatifs pour garantir l’accès à une éducation de qualité pour tous.te.s.

L’impact de la dette et de la fiscalité sur l’éducation

[Présentation PPT]

El Hadji Mame Moussa Sarr, de ActionAid Sénégal a mis en lumière l’impact de la dette et de la justice fiscale sur le financement de l’éducation. Selon leur étude « Who Owes Who », de nombreux pays du Sud consacrent davantage de ressources au remboursement de la dette qu’aux services publics essentiels comme l’éducation et la santé.

L’un des chiffres les plus marquants de l'étude révèle que plus de 75 % des pays à faible revenu dépensent davantage en remboursement de la dette qu’en soins médicaux. Certains pays allouent même jusqu’à deux fois plus à la dette qu’à l’éducation.

La dette climatique est également un enjeu majeur. Les pays du Nord doivent 107 trillions de dollars aux pays du Sud en compensation des dommages causés par le réchauffement climatique. Pourtant, les financements climatiques promis restent insuffisants et sont souvent octroyés sous forme de prêts, aggravant encore la dépendance financière des pays du Sud.

El Hadji Mame Moussa Sarr souligne que les flux financiers illicites et l’évasion fiscale des multinationales représentent une hémorragie de 1,13 trillion de dollars par an pour les pays en développement, réduisant encore les capacités de financement des services publics comme l’éducation.

Les Partenariats Publics-Privés : Une ”solution” controversée

Les Partenariats Publics-Privés (PPP) sont souvent présentés comme une solution miracle pour pallier le manque de financement dans l’éducation. Delphine Dorsi, de Right to Education, a présenté les conclusions du rapport « Démystifier les PPP dans l’éducation », publié par le Consortium sur la privatisation de l’éducation et les droits humains, qui montre que ces dispositifs génèrent souvent des coûts cachés plus élevés et creusent les inégalités éducatives.

Selon le rapport, ces partenariats peuvent :

  • Sélectionner les élèves les plus performants et exclure ceux ayant des besoins éducatifs particuliers, créant une discrimination d’accès.
  • Réduire les dépenses publiques pour l’éducation en raison d’engagements contractuels coûteux avec le secteur privé.
  • Introduire des approches pédagogiques moins innovantes et de qualité inférieure en raison de la recherche de rentabilité.
  • Susciter un manque de transparence et de contrôle car les contrats sont souvent opaques, rendant difficile l’évaluation des performances et la reddition des comptes.

Face à ces défis, l’étude recommande une approche prudente : renforcer les capacités du secteur public, assurer une régulation stricte du secteur privé et privilégier des solutions de financement plus équitables et inclusives.

L’Agence française de Développement (AFD), représentée par Assiba Djemaoun et Rohen D'aiglepierre, a présenté les types de Partenariats Publics-Privés (PPP) au sein de l'AFD et les stratégies mises en place pour les rendre efficaces et équitables dans le secteur éducatif. [Présentation PPT]

Ils soulignent que, malgré la promotion des PPP par l’ODD 17, très peu de projets sont réellement mis en place dans l’éducation. L’un des principaux freins est le manque de préparation des gouvernements, qui ne disposent souvent pas des compétences techniques pour structurer ces contrats de manière équilibrée. 

Rohen D'aiglepierre précise que l'AFD insiste sur la nécessité de renforcer les opérateurs publics, d’une régulation stricte et d’une gouvernance renforcée pour éviter leurs dérives.

Les Principes d’Abidjan : un cadre pour une éducation publique et équitable

[Présentation PPT]

Lors de son intervention, Aya Douabou, de GI ESCR, a présenté les Principes d’Abidjan, un cadre juridique adopté en 2019 en Côte d’Ivoire pour réguler le financement et la gouvernance de l’éducation dans le respect des droits humains.

Ces principes, qui compilent les obligations des États en matière de financement et de régulation du secteur éducatif, offrent des orientations concrètes pour garantir une éducation publique gratuite et inclusive. Aya Douabou a mis en avant plusieurs points clés :

  • Les États doivent financer en priorité l’éducation publique et mobiliser les ressources nécessaires, y compris via une taxation plus équitable et une meilleure gestion de la dette.
  • Les coupes budgétaires ne doivent pas justifier une régression du droit à l’éducation. En cas de crise économique, les gouvernements doivent démontrer qu’ils mettent tout en œuvre pour préserver l’accès à une éducation de qualité.
  • Le secteur privé doit être réglementé afin de garantir des normes minimales de qualité et éviter les dérives comme la sélection des élèves ou la hausse incontrôlée des frais de scolarité.
  • Les écoles privées doivent respecter des obligations de transparence et d’accessibilité, notamment sur leurs frais et leur gestion administrative.
     

Aya Douabou a illustré ces Principes avec le cas du Kenya, où une étude a été menée pour analyser la régulation des écoles informelles dites « APBET » sur la base des Principes d'Abidjan. Le rapport révèle que ces établissements, bien qu’ils comblent un vide éducatif, opèrent souvent sans cadre réglementaire clair, ce qui pose des défis en matière de qualité et d’inclusion, et préconnise une série de recommandation afin d'assurer la conformité des écoles Abbott avec les obligations en matière de droits humains.

Conclusion

Pour clôturer cette session, Sarah Nardone, conseillère éducation au sein du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a insisté sur l’urgence d’une action collective dans ce contexte, et a salué les intenses efforts de plaidoyer menés par la société civile. Elle a insisté sur l'importance de décloisonner le secteur pour travailler davantage en intersectoriel et avec une plus grande diversité d'acteurs, tout en prenant en compte les enjeux des PPP pointés au préalable. 

Sarah a également affirmé que cette réalité ne veut pas dire « un renoncement de la France à défendre ces sujets, y compris au sein du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, en interministériel, et en collaboration probablement encore plus étroite qu'hier avec les partenaires bilatéraux et multilatéraux de la France sur ces sujets ».

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